lundi 21 janvier 2008

Gaspar au fond du bar

Il plongeait son regard au fond de son boc de bière, fixant un reste de mousse, pareil à des filaments de salive, sur un liquide dont tout le gaz s’était échappé. Il avait l’air ailleurs, pleurant un frère, une femme, un ami. Le café était plein, et le seul endroit où je pus m’asseoir était le tabouret précisément à ses côtés. Un jeudi soir de novembre, il y a toujours du monde dans ce troquet de la rue de l’enseignement. La clientèle se composait, comme toujours, d’habitués, employés de mon journal ou du parlement, fonctionnaires des ministères avoisinants, l’un ou l’autre commerçant. Lui, je ne l’avais jamais vu et l’observais du coin de l’œil. Il ne bougeait pas, il fixait toujours le même point comme si du fond de son verre allait surgir une révélation quelconque. La radio passait une vieille chanson des années ’70, une de celles où le chanteur regrettait la femme qu’il avait laissée derrière. En buvant mon Orval, je me demandais si c’était le même genre de situation qui avait fait échouer l’homme ici. A la fin du morceau commença le flash d’information. Je savais déjà tout ce qu’on allait y dire et ne comptais pas y prêter attention, jusqu’à ce que j’entende mon voisin se mettre à marmonner tout seul. J’essayai de forcer mon oreille à ne rien écouter d’autre que ce qu’il disait, laissant de côté le murmure de la salle, les conversations du bar, le bruit des pompes et des frigos. Je crus comprendre le mot « loi ». Ça n’avait aucun sens, mais c’était bel et bien ce que j’entendais. J’avais l’impression qu’il répétait une courte phrase comme on répète un mantra, mais de quoi s’agissait-il ? Ce n’est que lorsque la radio passa une interview avec le formateur que l’inconnu éleva un peu le ton et que je pus distinctement saisir les mots qui jusqu’ici n’échappaient qu’avec hésitation et retenue de sa bouche. « Donne-moi des lois », disait-il. Donne-moi des lois. Insensé. J’avais, ces dernières semaines, rencontré beaucoup d’employés des administrations se plaignant de l’absence de gouvernement qui les empêchait de travailler. Il s’agissait toujours de mensonges ou de demi-vérités servant à cacher la recherche d’une nouvelle excuse pour demander plus de crédits. Mais si je pensai pendant quelques instants qu’il était un de ceux-là, je ne pouvais m’empêcher d’être surpris par l’étrange formulation de sa revendication. Comme s’il lisait dans mes pensées, il leva la tête de son verre, me fixa pendant quelques secondes et me dit : « seule mon équipe est à l’arrêt complet ». La douleur et la détresse se lisaient dans ses yeux, et ceci couplé avec l’inattendue interpellation provoqua en moi un silence de quelques instants. Reprenant mes esprits, je lui posai la seule question possible. C’est ainsi que je fis la connaissance de Gaspar, recenseur de lois.

Ils ne sont pas beaucoup à exercer ce métier, une poignée à peine. Pour des raisons qui paraissent évidentes a posteriori, l’existence même d’une équipe de recension législative est un secret jalousement gardé. Je suis persuadé de n’avoir été mis au courant que parce que Gaspar s’enfonçait alors dans une dépression éthylique et qu’il ignorait mon métier. A vrai dire, il ne me demanda jamais rien pendant toutes nos discussions, ne faisant que parler, parler, encore parler, ne s’arrêtant que pour écouter une de mes rares interventions. Recenseur de lois est une appellation trompeuse et, ce soir-là, il s’attacha à dissiper les brumes qui entourent cette bien mystérieuse fonction. C’est ainsi que j’appris que Léopold de Saxe-Cobourg Gotha, à peine devenu premier Roi de Belgique en 1831, confia à Félix de Muelenaere, son premier ministre, la tâche d’engager un homme de confiance pour maintenir ce qui ne s’appelait pas encore une base de données regroupant toutes les lois votées pour le peuple belge ainsi que toutes les décisions de toutes les entités publiques, du sommet de l’Etat jusqu’à la plus petite commune. Jamais nommé dans les livres d’histoire, Lysandre Mayelle accomplit son travail seul pendant plusieurs années, mais, les députés, bourgmestres, échevins, ministres prenant cœur à leur ouvrage, il fallut vite lui désigner quelques assistants. Ils auraient été une petite dizaine dans les premiers jours de 1900 et le cadre se stabilisa dans les années cinquante, avec une vingtaine de scribes.

Gaspar s’empressa de me préciser qu’aussi noble et utile puisse être cette tâche, je ne devais pas un seul instant penser que c’est à cela qu’il consacrait sa vie. Non : il y eut un énorme changement en 1983. L’informatique, m’écriai-je. Gaspar me regarda, peiné que j’aie l’audace de l’interrompre pour faire sortir d’entre mes lèvres pareille billevesée. Sans même se donner la peine d’utiliser de forme négative pour articuler mon erreur, il continua son explication et précisa que le problème naquit d’une grève des recenseurs. Elle dura plusieurs semaines, personne ne pouvait ajouter de nouveaux textes aux archives, ni surtout en consulter. Je pensais que ça n’ennuierait que l’un ou l’autre juriste en quête de lois oubliées, de décrets vieillis et d’ordonnances cocasses mais préférai me taire. Bonne idée, car une fois de plus je me trompais. Il s’avéra que personne ne put, pendant ce mois où les scribes se croisèrent les bras, imaginer, écrire, voter de nouvelles lois en confiance. Il y en avait tellement que le risque était grand de refaire quelque chose qui avait déjà été fait. Et de fait, dans les quelques sessions de la Chambre des représentants qui eurent lieu, et qu’édiles, huissiers et journalistes préférèrent envoyer aux poubelles de l’histoire, on revota certains textes deux fois et réinventa des lois de 1872 ou 1903 sans que personne ne s’en rende compte sur le moment. Il se chuchote qu’un député désespéré confia au président qu’il prendrait sa retraite si le cirque durait plus longtemps, parce que sa façon de voter (bouton vert s’il avait faim, bouton blanc s’il était fatigué ou bouton rouge s’il avait soif par exemple) ne fonctionnait que si on lui garantissait qu’il ne se prononçait qu’une seule fois sur chaque proposition.

Une fois le conflit résolu et pour que ce chaos ne se représente plus, il fut décidé dans un geste présenté publiquement comme un gage de la volonté inébranlable de modernisation de l’Etat d’informatiser le processus de collecte et d’éliminer purement et simplement le service de recension, laissant partir certains en prépension, transférant d’autres vers le ministère des finances et ne maintenant que quatre hommes à leur tâche : deux qui se consacrent maintenant à l’informatique et deux autres aux archives papiers pour le compte du ministre de l’intérieur. Voilà qui aurait dû mettre le point final à une histoire longue comme la Belgique. Il n’en était rien : ce fut le moment où la fonction de recenseur de loi devint plus secrète que les rapports de la Sureté d’Etat, elle disparut du radar public et acquit un prestige étrange, celui dont seule est consciente la personne qui fait le travail car elle sait que sans elle rien ne se passe mais que d’elle rien ne se sait.

Au fil des années, un problème se fit de plus en plus pressant. Entre les conseils communaux, ministériels, provinciaux, déjeuners avec la presse, permanences sociales, soirées caritatives, dîners au Rotary, maisons du commerce, verres avec les syndicats, les pécheurs, les éditeurs, les libraires, petits canapés avec les ténors de la culture subventionnée, inaugurations de ponts, de fermes ultra-modernes, dévoilements de statues à l’innocence brisée, la première frite, la dernière bière, achat du tableau majeur d’un artiste mineur pour le musée du bled ou d’un croquis sur nappe tâchée de graisse d’un artiste majeur pour le médiocre musée de la grande ville, sièges assis dans le stade d’un club rouge de province foot où personne ne chante plus que pour la célébrité des tribunes, avant-première du dernier film du premier réalisateur venu, champagne à go-go, voyages à Paris histoire de visiter l’ambassade, à New York histoire de visiter l’ONU, à Bogota histoire de visiter une candidate présidente de la jungle, à Tokyo pour les sumos, présences aimables et bienveillantes dans une école maternelle par trimestre, tapotements sur têtes blondes, discours à la loge, à l’évêché, chez les laïcards, lectures des auteurs nationaux qui contribuent à la grandeur de notre pays, médailles pour noces d’or, d’argent, de diamant, ils n’avaient tout simplement plus le temps de discuter, d’élaborer, de voter des lois. Le peuple s’en portait peut-être mieux, mais il l’ignorait. Ce qu’il voulait, n’est-ce pas, c’est voir ses représentants partout – jusqu’à, s’il le faut, mourant entre les jambes d’une maîtresse-, et se réveiller chaque lendemain matin avec un journal parlé qui lui offre le détail de ce qui va législativement changer. Il voulait l’omniprésence, le tout-terrainisme quatre roues motrices mais il voulait aussi les réponses votées aux problèmes qu’il ne savait pas avoir le jour précédent. Dans les cénacles bien informés, on se souvient encore de ce pauvre député d’une petite ville des abords de la frontière qui avait craqué après une matinée passée à bouffer du boudin, du jambon, de la saucisse avec les agriculteurs de sa région, un repas avec un investisseur potentiel, une collation avec un galeriste, le coup d’envoi d’un match de basket-ball, un début de soirée à supporter sa femme, une fin de soirée à essayer de plancher sur un dossier pour le vote du lendemain. Il s’était levé de sa chaise de travail, se rendant compte que ça faisait six mois que c’était comme ça et que le lendemain il devrait aller goûter des tomates et voir des vieux dans une maison de retraite. Il jugea que ce n’était plus possible, prit sa voiture pour aller à la tour des finances, d’où il sauta en se mettant une balle dans la tête histoire d’être certain. Et d’autres se dirent donc aussi que c’en était trop. On chercha une solution. Il devint vite clair que l’élu était irremplaçable sur le terrain : en démocratie, on n’utilise pas de sosies. Par contre, si on trouvait des gens talentueux pour le travail de l’ombre, celui qui consiste à flairer le problème qui épand ses douces effluves dans l’air du temps, puis à trouver les agents qui l’élimineraient et composeraient la formule pour en garantir le succès biochimique, alors il n’y aurait plus à vraiment travailler – c’est ça qui tue- et il ne s’agirait plus que d’ingurgiter de temps à autres une pilule anti-aigreur d’estomac et venir au parlement pousser un bouton parmi trois.

C’est ainsi qu’on décida d’engager cinq agents avec mission de fournir problématiques et lois clefs-en-main aux élus du pays entier. Ils ne sont pas officiellement fonctionnaires mais en ont tous les avantages sans les inconvénients : ils sont rétribués à hauteur de leurs talents particuliers, prime de confidentialité, prime de productivité, prime de retentissement médiatique. Statutairement indépendants, sous contrat au parlement, ils émargent à une caisse noire alimentée par les fonds secrets que se voit confier le premier ministre chaque année. On les appelle les recenseurs de lois, doux euphémisme qui n’est dû qu’au hasard et à la liquidation simultanée du service des vrais recenseurs. Non seulement personne, en dehors des élus, ne connaissait ces cinq hommes jusqu’à ce que je rencontre Gaspar mais si un curieux devenait trop curieux, leur appellation devait le détourner de la réalité. Si tu parviens à leur faire utiliser le mauvais nom, ils ne parviendront jamais à la vérité.

Gaspar ne s’occupe pas de compilation, non, Gaspar invente, compose, prosodie, se soucie de poétique. Oui : Gaspar est de ces hommes qui parviennent à mettre des mots sur les préoccupations du moment et du temps qui n’est jamais assez beau. Des recenseurs de lois, Gaspar est le meilleur, le seul génie. Et un génie qui fait banquette parce que son entraineur ne peut l’utiliser est malheureux. Voilà pourquoi, ce soir-là, il tentait de débusquer les sous-marins au fond de son verre à pils.

(Comment devient-on recenseur ? Que fait-il ? Qui sont ses amis ? Dans quel habitat dort-il ? Qu’est-ce qui l’excite ? Comment survit-il aux crises du climat institutionnel ? Toutes ses réponses –et plus !- un de ces quatre)

4 commentaires:

g@rp a dit…

Enfin !
Il était temps !
Mais tu m'as eu : publié hier soir alors que j'avais raccroché.
Je vais donc devoir tromper la vigilance du Big Brother Duboulo pour procéder comme nous le faisions jadis, cher collègue.
Ravi de retrouver cete facette du Fausto !

g@rp a dit…

Je l'ai déjà dit : retrouver ce Fausto-là est un réel plaisir. Une lecture café/sucre dont on ne se lasse pas.
De tout ce que Fausto écrit en Auto-Fission, chaque chapitre est meilleur que le précédent.
A priori, aucun lien entre les histoires. Et pourtant, ma main à couper : Fausto a une idée derrière la tête.
Et même plusieurs (je parle des idées)
Mais revenons à ce nouveau chapitre tant attendu.
Il y a de sacrés passages & de sacrées phrases cultes ! Un régal.
Au début de ce Gaspar, j'ai eu l'impression que Fausto s'appliquait, fignolait, mais en se cherchant un peu. Ensuite, je l'ai senti emballé par son sujet, embarqué dans/ par l'histoire, et là : apparition de phrases...emballées, bourrées de trouvailles.
Bien que simple auteur amateur & lecteur sans grande hauteur (et vice versa) j'affirme sans rougir que Fausto tient le bon bout.
Ceci dit, Fausto : la suite sous peu, hein, pas de blague ! - n'y voit là aucune pression de ma part ;-)

pedro babel a dit…

Je rejoins G@rp pour ce qui concerne le premier paragraphe, dont la raideur m'a un poil déconcerté, mais dès que tu entres dans ta petite idée trés curieuse qui galope, tout s'améliore et on te retrouve - et et et, sais-tu que tu n'es jamais meilleur que lorsque tu te LACHES un bon coup et que tu t'amuses à faire des listes incroyables?

a.w. a dit…

Oui, c'est avec du retard que j'écris une petite réaction. Je lis tes textes en décalage, plusieurs jours après mise en ligne.

Je suis d'accord avec g@rp et Pedro, il y a un temps de démarrage un peu trop soigné, mais très vite, ça s'emballe, ça s'emballe bien (et j'ai l'impression que c'est commun à tes précédantes nouvelles). En fait, il y a une brèche dans tes textes qui ouvre vers une autre histoire, et c'est souvent ceci qui est plus intéressant, et réussit à tenir en haleine.